Chaque année, le 15 mars, la communauté internationale observe la Journée internationale de lutte contre l’islamophobie. Proclamée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 15 mars 2022 par la résolution A/RES/76/254, adoptée sans vote, cette journée invite les États, les organisations internationales, la société civile et les organisations confessionnelles à sensibiliser à la haine antimusulmane et à promouvoir une culture de tolérance fondée sur le respect des droits humains et de la diversité des religions et des convictions.

Née d’une initiative portée par le Pakistan au nom de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), elle est la première journée onusienne consacrée à une forme spécifique d’intolérance religieuse visant les musulmans. Son adoption a aussi cristallisé un débat de fond, toujours ouvert, sur la définition même du mot « islamophobie » et sur l’universalité de la protection des croyants.
Qu’est-ce que l’islamophobie ?
L’islamophobie désigne l’ensemble des préjugés, discours de haine, discriminations et violences visant des personnes en raison de leur appartenance – réelle ou supposée – à l’islam. Elle se manifeste aussi bien par des actes visibles (agressions, dégradations de lieux de culte, refus d’embauche ou de logement) que par des mécanismes plus diffus : stéréotypes médiatiques, suspicion généralisée, assimilation entre islam et terrorisme.
Une notion sans définition juridique internationale
C’est le point le plus discuté du dossier : il n’existe aucune définition de l’islamophobie agréée en droit international. Le droit international protège la liberté de religion ou de conviction, ainsi que le droit de ne pas subir de discrimination fondée sur la religion — mais il ne définit pas le terme « islamophobie » lui-même. Cette absence a été explicitement invoquée par plusieurs délégations lors de l’adoption de la résolution en 2022, et elle continue d’alimenter les controverses autour du mot.
Le rapport A/HRC/46/30, présenté au Conseil des droits de l’homme en 2021 par le Rapporteur spécial sur la liberté de religion ou de conviction et intitulé « Combattre l’islamophobie et la haine antimusulmane pour éliminer la discrimination et l’intolérance fondées sur la religion ou la conviction », constitue à ce jour le document de référence du système onusien sur le sujet.
Islamophobie ou racisme antimusulman ?
Les institutions n’emploient pas toutes le même vocabulaire, et cette divergence n’est pas anodine :
- « Islamophobie » est le terme retenu par l’Assemblée générale des Nations Unies et par l’OCI.
- « Racisme antimusulman » (anti-Muslim racism) est privilégié par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA) et par plusieurs organisations de défense des droits humains, qui insistent sur la racialisation des personnes musulmanes ou perçues comme telles.
- « Haine antimusulmane » (anti-Muslim hatred) est la formulation employée par la Commission européenne, qui a nommé un coordinateur dédié.
- En France, les statistiques officielles parlent d’« actes antimusulmans », intégrés au décompte des actes antireligieux.
Cette pluralité terminologique complique les comparaisons statistiques d’un pays à l’autre, un point sur lequel les organismes de recensement alertent eux-mêmes.
Origine de la Journée internationale de lutte contre l’islamophobie
La résolution A/RES/76/254 du 15 mars 2022
Le 15 mars 2022, lors de sa 61ᵉ séance plénière, l’Assemblée générale des Nations Unies adopte sans vote (donc par consensus) la résolution 76/254, présentée au titre du point de l’ordre du jour « Culture de paix ». Le texte est issu du projet de résolution A/76/L.41, présenté par le Pakistan au nom de l’Organisation de la coopération islamique, avec le coparrainage d’États partageant les mêmes vues.
La résolution :
- proclame le 15 mars Journée internationale de lutte contre l’islamophobie ;
- rappelle que le terrorisme et l’extrémisme violent ne peuvent et ne doivent être associés à aucune religion, nationalité, civilisation ou groupe ethnique ;
- appelle au renforcement des efforts internationaux en faveur d’un dialogue mondial sur la promotion d’une culture de tolérance et de paix ;
- invite les États membres, les entités du système des Nations Unies, les autres organisations internationales et régionales, la société civile, le secteur privé et les organisations confessionnelles à organiser des événements de sensibilisation à haute visibilité.
Comme toutes les résolutions de l’Assemblée générale de ce type, le texte est non contraignant : il n’impose aucune obligation juridique aux États.
Pourquoi le 15 mars ?
La résolution elle-même ne motive pas explicitement le choix de la date, mais celle-ci n’a rien d’arbitraire : le 15 mars 2019, un terroriste suprémaciste blanc attaquait deux lieux de culte musulmans à Christchurch, en Nouvelle-Zélande — la mosquée Al Noor puis le centre islamique de Linwood — pendant la prière du vendredi. L’attaque a fait 51 morts et des dizaines de blessés, dont 40 par balles. Il s’agit de l’attentat le plus meurtrier jamais commis spécifiquement contre des musulmans dans un pays occidental. Son auteur, qui diffusait en direct la première fusillade et avait publié un manifeste reprenant la théorie complotiste du « grand remplacement », a été condamné à la perpétuité incompressible.
Objectifs principaux de la Journée
- Sensibiliser : faire connaître l’ampleur et les formes concrètes de la haine antimusulmane, souvent sous-déclarée.
- Dissocier islam et terrorisme : combattre l’amalgame entre une religion et des actes violents commis en son nom.
- Promouvoir le dialogue interreligieux : encourager une culture de tolérance et de paix à tous les niveaux.
- Mobiliser les États : inciter à l’adoption de lois, de politiques publiques et de dispositifs de signalement.
- Protéger la liberté de religion ou de conviction, droit garanti par la Déclaration universelle des droits de l’homme.
La résolution de 2024 et l’Envoyé spécial des Nations Unies
Deux ans après la création de la Journée, le 15 mars 2024, l’Assemblée générale adopte une seconde résolution, A/RES/78/264, intitulée « Mesures de lutte contre l’islamophobie ». À la différence de la première, celle-ci fait l’objet d’un vote : 115 voix pour, aucune contre, 44 abstentions, dont l’ensemble des États membres de l’Union européenne.
Le texte demande la nomination d’un Envoyé spécial des Nations Unies pour la lutte contre l’islamophobie et appelle les États à prendre toutes les mesures nécessaires — « des lois et des politiques » — pour combattre l’intolérance religieuse, les stéréotypes négatifs, la haine et la violence visant les musulmans. Deux amendements ont été rejetés : l’un, porté par les pays de l’UE, visait à nommer un coordonnateur travaillant à ressources constantes ; l’autre, britannique, proposait un simple « point focal » plutôt qu’un envoyé spécial.
Les fonctions d’Envoyé spécial ont ensuite été confiées au Haut-Représentant pour l’Alliance des civilisations des Nations Unies, qui a rang de secrétaire général adjoint. Le financement de ces activités a fait l’objet d’un examen budgétaire distinct devant la Cinquième Commission, sur la base d’une demande de crédits supplémentaires de 871 200 dollars.
| Étape | Date | Nature |
|---|---|---|
| Résolution A/RES/76/254 – création de la Journée | 15 mars 2022 | Adoptée sans vote |
| Première commémoration au Siège de l’ONU | Mars 2023 | Événement de haut niveau |
| Résolution A/RES/78/264 – Mesures de lutte contre l’islamophobie | 15 mars 2024 | 115 pour, 0 contre, 44 abstentions |
| Examen budgétaire des fonctions d’Envoyé spécial | 2025 | Cinquième Commission |
L’islamophobie en chiffres
Les musulmans dans le monde
Selon les estimations du Pew Research Center publiées en 2025, les musulmans étaient environ 2,0 milliards en 2020, soit 25,6 % de la population mondiale, contre 1,7 milliard (24 %) en 2010. L’islam a été la religion dont la population a crû le plus rapidement sur cette décennie, avec une progression de 347 millions de fidèles. Les musulmans sont majoritaires dans 53 pays et territoires, et représentent environ 6 % de la population européenne.
Dans l’Union européenne
Le rapport « Being Muslim in the EU » de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA), publié en octobre 2024, repose sur les réponses de 9 604 personnes se déclarant musulmanes dans 13 États membres, interrogées entre octobre 2021 et octobre 2022.
| Indicateur (FRA) | Résultat |
|---|---|
| Musulmans déclarant avoir subi une discrimination raciste (5 dernières années) | 47 % (contre 39 % en 2016) |
| Taux le plus élevé | Autriche : 71 % |
| Puis | Allemagne : 68 % — Finlande : 63 % |
| France | 39 % |
| Personnes ayant signalé l’incident subi | 6 % seulement |
Autrement dit : près d’un musulman sur deux dans l’UE déclare avoir été discriminé, mais la quasi-totalité de ces situations n’est jamais portée à la connaissance des institutions chargées d’y répondre.
En France
Le ministère de l’Intérieur recense chaque année les actes antireligieux sur l’ensemble du territoire. Ces données ne constituent pas une statistique institutionnelle au sens strict, mais elles permettent de dégager une tendance.
| Année | Actes antimusulmans recensés | Évolution |
|---|---|---|
| 2023 | 242 | — |
| 2024 | 173 | − 29 % |
| 2025 | 326 | + 88 % |
En 2025, sur un total de 2 489 actes antireligieux recensés en France, les actes antimusulmans représentaient 13 % de l’ensemble (contre 34 % pour les actes antichrétiens, 843 faits, et le solde pour les actes antisémites, 1 320 faits). Les actes antimusulmans se composent majoritairement d’agressions physiques, verbales et de haine en ligne — à hauteur de 64 % — là où les actes antichrétiens sont à 87 % des atteintes aux biens. L’année 2025 a par ailleurs été marquée par deux assassinats de personnes musulmanes, Aboubakar Cissé dans le Gard et Hichem Miraoui dans le Var.
Le ministère souligne lui-même deux limites majeures à ces chiffres :
- La sous-déclaration, par « inhibition, banalisation, résignation ou peur des représailles ».
- La frontière poreuse entre acte antireligieux et acte raciste : les atteintes visant des personnes supposées musulmanes mais dépourvues de mobile antireligieux explicite sont comptabilisées comme faits racistes et xénophobes, et non comme actes antimusulmans.
Sur longue période, les actes antireligieux toutes confessions confondues ont plus que doublé depuis 2010, avec deux pics : 2015 pour les actes antimusulmans, après les attentats, et 2023 pour les actes antisémites.
Les manifestations concrètes de la haine antimusulmane
Au-delà des faits pénalement qualifiés, l’enquête de la FRA documente plusieurs registres de discrimination récurrents :
- L’emploi : à la recherche d’un travail comme au sein de l’entreprise, la discrimination est le domaine le plus fréquemment cité par les répondants.
- Le logement : refus de location, sélection sur le nom ou l’origine perçue.
- Le vêtement religieux : les femmes portant un foulard rapportent des niveaux de discrimination et de harcèlement supérieurs.
- L’espace public et les transports : insultes, gestes hostiles, agressions.
- Le contrôle policier : profilage ressenti par une partie des répondants.
- La haine en ligne : registre en forte croissance, qui pèse lourd dans les statistiques françaises récentes.
À cela s’ajoutent les atteintes visant directement les lieux de culte : dégradations, tags, incendies, profanations de corans.
Une journée qui a fait débat
L’adoption de la résolution de 2022 s’est faite par consensus, mais plusieurs délégations ont pris la parole pour exprimer leur désaccord de fond, sans toutefois s’opposer à l’adoption : la France, l’Union européenne et l’Inde en particulier. Les arguments avancés, qu’il est utile de connaître pour comprendre l’objet même de cette journée, tenaient en trois points :
- L’absence de définition juridique du terme « islamophobie » en droit international, à la différence de la liberté de religion ou de conviction, qui est, elle, un droit reconnu et défini.
- Le manque d’universalité du texte : consacrer une journée à une seule religion reviendrait, selon ces délégations, à hiérarchiser les victimes, alors que l’intolérance religieuse frappe croyants de toutes confessions et non-croyants.
- Le risque pour la liberté d’expression, la crainte étant qu’une lutte contre l’« islamophobie » ne glisse vers une protection de la religion elle-même contre la critique — question distincte de la protection des personnes.
Les partisans du texte répondent que la spécificité du phénomène justifie un instrument dédié, à l’image de ce qui existe pour l’antisémitisme, et que la résolution vise explicitement les personnes, non les dogmes. Ce débat n’est pas clos : il s’est rejoué en 2024 lors du vote sur l’Envoyé spécial, avec l’abstention groupée des Vingt-Sept.

Comment marquer la Journée internationale de lutte contre l’islamophobie
Événements institutionnels
- Réunions de haut niveau au Siège des Nations Unies à New York, souvent coorganisées avec l’OCI et l’Alliance des civilisations.
- Conférences internationales accueillies par des États membres.
- Déclarations et campagnes des institutions européennes et des organismes nationaux de lutte contre les discriminations.
Initiatives locales et associatives
- Journées portes ouvertes de mosquées et rencontres interreligieuses.
- Ateliers scolaires et universitaires sur les stéréotypes et les discours de haine.
- Expositions, projections-débats, témoignages de victimes.
- Formations de professionnels (RH, bailleurs, enseignants, forces de l’ordre) au repérage des discriminations.
À l’échelle individuelle
- Signaler : tout acte discriminatoire ou haineux peut être signalé aux autorités compétentes et aux plateformes de signalement des contenus en ligne.
- S’informer aux sources primaires plutôt qu’aux contenus viraux, particulièrement en période de tension internationale.
- Ne pas laisser passer une remarque hostile dans un cadre professionnel, familial ou en ligne.
- Relayer les campagnes de sensibilisation du 15 mars.
Foire aux questions
Quand a lieu la Journée internationale de lutte contre l’islamophobie ?
La Journée internationale de lutte contre l’islamophobie a lieu chaque année le 15 mars. La date est fixe : elle ne dépend d’aucun calendrier mobile et tombe donc chaque année le même jour du mois.
Qui a créé la Journée internationale de lutte contre l’islamophobie ?
La Journée internationale de lutte contre l’islamophobie a été créée par l’Assemblée générale des Nations Unies, qui l’a proclamée le 15 mars 2022 par la résolution A/RES/76/254. Le projet de résolution avait été présenté par le Pakistan au nom de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), qui compte 57 États membres.
Pourquoi la Journée internationale de lutte contre l’islamophobie est-elle fixée au 15 mars ?
Si la résolution ne l’explicite pas, la Journée internationale de lutte contre l’islamophobie est fixée au 15 mars en écho aux attentats de Christchurch du 15 mars 2019, en Nouvelle-Zélande : l’attaque de deux lieux de culte musulmans y avait fait 51 morts pendant la prière du vendredi.
La résolution de l’ONU sur l’islamophobie est-elle contraignante ?
Non. La résolution A/RES/76/254 est une résolution de l’Assemblée générale : elle est non contraignante et n’impose aucune obligation juridique aux États. Elle invite, appelle et encourage, mais ne sanctionne pas. Il en va de même pour la résolution A/RES/78/264 de 2024 sur les mesures de lutte contre l’islamophobie.
Existe-t-il une définition officielle de l’islamophobie ?
Non : il n’existe pas de définition de l’islamophobie agréée en droit international. C’est l’une des principales objections formulées lors de l’adoption de la résolution. Les institutions emploient d’ailleurs des termes différents — « islamophobie » à l’ONU, « racisme antimusulman » à l’Agence des droits fondamentaux de l’UE, « haine antimusulmane » à la Commission européenne, « actes antimusulmans » dans les statistiques françaises.
Pourquoi la France s’est-elle exprimée contre cette journée ?
La France ne s’est pas opposée à l’adoption par consensus, mais elle a pris la parole pour marquer son désaccord. Sa représentation permanente a mis en avant l’absence de définition du terme « islamophobie » en droit international et le manque d’universalité d’un texte visant une seule religion, rappelant que c’est la liberté de religion ou de conviction — pour tous les croyants et les non-croyants — que la France entend défendre.
Une vigilance qui ne tient pas en un jour
Le 15 mars n’efface rien : ni les 51 vies fauchées à Christchurch, ni les chiffres qui, année après année, rappellent qu’un musulman sur deux en Europe déclare avoir été discriminé. Mais une journée internationale sert précisément à cela : rendre visible ce qui reste largement invisible aux institutions, puisque seuls 6 % des incidents sont signalés.
Que l’on préfère le mot « islamophobie », « racisme antimusulman » ou « haine antimusulmane », le fait demeure : des personnes sont écartées d’un emploi, d’un logement ou de l’espace public en raison de ce qu’elles croient ou de ce que l’on croit qu’elles croient. Le 15 mars invite chacun — États, employeurs, plateformes, voisins — à ne pas laisser passer.
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