23 août : Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition

Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition

Le 23 août, la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition rappelle l’un des plus longs crimes de masse de l’histoire humaine : la déportation forcée de millions d’Africains vers les Amériques, les Caraïbes et l’océan Indien. Proclamée par l’UNESCO en 1997, cette journée ne commémore pas un texte juridique ni une décision de puissance coloniale, mais un soulèvement : celui des personnes réduites en esclavage de Saint-Domingue, dans la nuit du 22 au 23 août 1791. Ce choix est en lui-même un manifeste. Il place les victimes au rang d’actrices de leur propre libération, et non de simples bénéficiaires d’une générosité européenne tardive.

Journée de mémoire, elle est aussi une journée d’enseignement. L’UNESCO l’inscrit dans le programme « Les Routes des personnes mises en esclavage », lancé en 1994 avec un objectif explicite : briser le silence.

L’essentiel sur la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition

Élément Détail
Date 23 août, chaque année (date fixe)
Intitulé officiel Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition
Organisation porteuse UNESCO
Texte fondateur Résolution 29 C/40, 29ᵉ session de la Conférence générale de l’UNESCO (1997)
Mise en œuvre Circulaire CL/3494 du Directeur général, 29 juillet 1998
Première commémoration 23 août 1998 en Haïti ; 23 août 1999 à Gorée (Sénégal)
Origine de la date Insurrection de Saint-Domingue, nuit du 22 au 23 août 1791
Programme associé « Les Routes des personnes mises en esclavage » (ex-« La Route de l’esclave », 1994)
Portée Mondiale, avec une mobilisation particulière en Afrique de l’Ouest, aux Caraïbes, au Brésil et en Europe atlantique
À ne pas confondre avec 25 mars (ONU), 2 décembre (ONU), 10 mai et 23 mai (France)

C’est quoi la traite négrière ?

La traite négrière désigne la capture, l’achat, le transport et la vente d’êtres humains africains réduits à l’état de marchandise. Le terme recouvre en réalité plusieurs systèmes distincts, qui se sont parfois chevauchés dans le temps et dans l’espace.

La traite atlantique est la mieux documentée. Organisée par les puissances européennes entre le début du XVIᵉ siècle et les années 1860, elle reposait sur le commerce triangulaire : départ d’Europe avec des marchandises manufacturées (textiles, armes, alcools, verroterie), échange de ces marchandises contre des captifs sur les côtes africaines, traversée de l’Atlantique — le « passage du milieu » —, puis retour vers l’Europe chargé de sucre, café, indigo, tabac ou coton produits par le travail forcé.

La traite orientale et transsaharienne a acheminé des captifs d’Afrique subsaharienne vers l’Afrique du Nord, la péninsule Arabique et l’océan Indien. Elle s’étend sur une période bien plus longue — du VIIᵉ siècle au début du XXᵉ — mais ses volumes annuels furent généralement plus faibles et ses sources beaucoup plus dispersées, ce qui rend son évaluation chiffrée nettement moins fiable.

Les traites internes africaines ont fourni la main-d’œuvre captive aux deux systèmes précédents. Des États et chefferies africains y ont participé activement, comme fournisseurs, intermédiaires ou bénéficiaires fiscaux. Ce constat, aujourd’hui bien établi par l’historiographie, ne dilue pas la responsabilité européenne : c’est la demande atlantique qui a changé l’échelle, le rythme et les effets destructeurs du phénomène.

Traite et esclavage : deux réalités distinctes

La confusion est fréquente et elle a des conséquences historiques concrètes. La traite est le commerce, c’est-à-dire la capture et le transport. L’esclavage est le statut juridique et social imposé aux personnes une fois arrivées à destination.

Les deux ont été abolis séparément, souvent à des décennies d’intervalle. Le Royaume-Uni interdit la traite en 1807 mais ne supprime l’esclavage qu’en 1833. La France interdit la traite en 1815, puis de nouveau en 1817, 1818, 1827 et 1831 — signe que les interdictions successives échouaient à l’éteindre — et n’abolit définitivement l’esclavage que le 27 avril 1848. Comprendre cette distinction, c’est comprendre pourquoi le titre exact de la Journée du 23 août mentionne « la traite négrière et son abolition ».

Origine et histoire de la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition

La nuit du 22 au 23 août 1791 à Saint-Domingue

Saint-Domingue est alors la colonie la plus rentable du monde : elle fournit une part majeure du sucre et du café consommés en Europe, au prix du travail de plusieurs centaines de milliers de personnes réduites en esclavage.

Entre le 14 et le 21 août 1791, une petite élite de cochers, de commandeurs et de libres de couleur se réunit dans le nord de la colonie pour organiser le soulèvement. Ces rassemblements politico-religieux sont aujourd’hui connus sous le nom de « cérémonie du Bois-Caïman ». Boukman, homme encore en esclavage et figure la plus visible de ces réunions, y prononce ce qui restera comme le « serment du Bois-Caïman », restitué trente ans plus tard, sous forme poétique, par le chroniqueur Hérard Dumesle.

Puis, dans la nuit du 22 au 23 août 1791, l’insurrection éclate. Les habitations du nord s’embrasent, le mouvement s’étend. Boukman est capturé et exécuté quelques semaines plus tard, mais la révolte ne s’éteint pas : Jean-François Papillon, Georges Biassou puis Toussaint Bréda — pas encore Louverture — en prennent la direction. Treize ans plus tard, le 1ᵉʳ janvier 1804, Jean-Jacques Dessalines proclame l’indépendance et rend à l’île son nom amérindien : Haïti. C’est le premier État issu d’une révolte victorieuse de personnes mises en esclavage.

Point de vigilance historique. De nombreux sites francophones confondent la cérémonie du Bois-Caïman et le déclenchement de l’insurrection, en datant les deux du 23 août. Les faits sont distincts : la cérémonie se tient dans la nuit du 13 au 14 août selon la datation la plus courante, ou s’étale entre le 14 et le 21 août selon la Fondation pour la mémoire de l’esclavage ; l’insurrection commence la nuit du 22 au 23. Le déroulé précis de la cérémonie fait par ailleurs l’objet de débats historiographiques nourris.

De 1994 à 1998 : comment la « Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition » a été créée

Le point de départ n’est pas le 23 août mais le débat houleux suscité en 1992 par le cinquième centenaire de l’arrivée de Christophe Colomb aux Amériques. En réponse, les États membres de l’UNESCO définissent en 1994, à Ouidah au Bénin, le projet interdisciplinaire « La Route de l’esclave : résistance, liberté, héritage », à l’initiative du Bénin et d’Haïti.

L’intérêt suscité par ce projet conduit la Conférence générale de l’UNESCO, réunie en 1997 pour sa 29ᵉ session, à adopter la résolution 29 C/40. Ce texte proclame le 23 août de chaque année « Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition », invite les États membres à mobiliser les communautés éducatives, scientifiques, artistiques et culturelles, et charge le Directeur général de transmettre la résolution au Secrétaire général des Nations unies.

La circulaire CL/3494 du 29 juillet 1998 invite les ministres de la Culture à organiser les commémorations. La première a lieu en Haïti le 23 août 1998, la seconde à Gorée, au Sénégal, le 23 août 1999.

Date Étape
Nuit du 22 au 23 août 1791 Insurrection des personnes mises en esclavage à Saint-Domingue
1ᵉʳ janvier 1804 Proclamation de l’indépendance d’Haïti
1994 Lancement du projet « La Route de l’esclave » à Ouidah (Bénin)
1997 Résolution 29 C/40 de la Conférence générale de l’UNESCO : proclamation du 23 août
29 juillet 1998 Circulaire CL/3494 du Directeur général de l’UNESCO
23 août 1998 Première commémoration, en Haïti
23 août 1999 Commémoration à Gorée (Sénégal) ; premiers événements à Liverpool
2001 Déclaration de Durban : la traite et l’esclavage reconnus crimes contre l’humanité
25 mars 2015 Inauguration de « L’Arche du retour » au siège de l’ONU, à New York
2022 Le programme devient « Les Routes des personnes mises en esclavage »
2024 Trentième anniversaire du programme
2025-2034 Deuxième Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine

Les objectifs de la Journée

  • Inscrire la tragédie dans la mémoire de tous les peuples : sortir la traite du statut d’histoire régionale ou communautaire pour en faire une composante de l’histoire universelle.
  • Analyser les causes, les modalités et les conséquences : comprendre les mécanismes économiques, juridiques et idéologiques qui ont rendu ce système possible et durable.
  • Éclairer les interactions entre continents : Afrique, Europe, Amériques et Caraïbes ont été durablement transformées par ces circulations forcées.
  • Reconnaître la résistance : révoltes, marronnage, sabotages, transmissions culturelles clandestines — la Journée honore des acteurs, pas seulement des victimes.
  • Éclairer le présent : établir le lien entre les héritages de la traite et les formes contemporaines de racisme, de discrimination et d’exploitation.

Importance et impact : ce que disent les chiffres

L’ampleur de la traite atlantique

La base de données SlaveVoyages, fruit de plusieurs décennies de dépouillement d’archives internationales, constitue aujourd’hui la référence quantitative sur la traite atlantique.

Indicateur Estimation Précision
Captifs embarqués en Afrique ≈ 12,5 millions Entre 1501 et 1866
Débarqués vivants aux Amériques ≈ 10,7 millions Écart dû à la mortalité en mer
Morts durant la traversée > 1,8 million Estimation prudente
Expéditions documentées ≈ 36 000 Soit 66 à 80 % du total réel estimé

La répartition des arrivées bouscule les représentations courantes : environ 45 % des captifs débarquent au Brésil, 37 % dans les Caraïbes britanniques, françaises, néerlandaises et danoises, 11 % en Amérique espagnole continentale, et moins de 4 % – soit un peu moins de 389 000 personnes – dans l’actuel territoire des États-Unis.

Arbitrage des sources. Plusieurs pages institutionnelles, y compris certaines pages de communication des Nations unies, continuent d’avancer des chiffres de 15 à 20 millions de déportés, hérités d’estimations anciennes. De nombreux sites francophones reprennent « plus de 15 millions ». Nous retenons ici les données de SlaveVoyages (12,5 millions embarqués / 10,7 millions débarqués), qui reposent sur un recensement documenté voyage par voyage et font consensus dans l’historiographie contemporaine.

Les autres traites : des chiffres à manier avec prudence

Pour la traite orientale et transsaharienne, l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau avance, à la suite des travaux de Ralph Austen et Patrick Manning, le chiffre de 17 millions de personnes du VIIᵉ siècle à 1920. Il a lui-même reconnu que cette estimation comportait une marge d’erreur d’environ ±25 %, et l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch la qualifie d’hypothétique. Ralph Austen a par ailleurs révisé ses propres chiffres à la baisse.

De son côté, l’UNESCO évalue à plus d’un million le nombre de personnes déportées depuis les côtes d’Afrique orientale et de l’océan Indien, et à environ sept millions les captifs morts sur les routes internes de la traite en Afrique. Ces ordres de grandeur doivent être présentés comme des estimations contestées, non comme des faits établis.

La part française

Port Expéditions négrières recensées
Nantes ≈ 1 714 à 1 754 (≈ 41 % du total français)
Le Havre (avec Honfleur) ≈ 450 à 500
La Rochelle ≈ 448
Bordeaux ≈ 419 à 508
Saint-Malo, Lorient, Marseille, Dunkerque, Bayonne Trafic secondaire

La France métropolitaine a armé environ 4 200 navires négriers, ce qui la place au troisième rang des nations négrières européennes derrière le Portugal et la Grande-Bretagne. Selon les données de SlaveVoyages, environ 1 381 400 Africains ont été embarqués sous pavillon français, sur près de 4 118 traversées recensées entre 1551 et 1875 ; près de neuf voyages français sur dix avaient pour destination les Antilles et la Guyane.

À titre de comparaison, le seul port de Liverpool a organisé 4 894 expéditions, soit davantage que l’ensemble des ports français réunis.

Deux limites à garder en tête. D’abord, ces bases recensent ce qui a été archivé : la traite clandestine, active en France de 1815 à 1831 et au-delà, fuyait par définition les registres. Ensuite, plusieurs sites reprennent une erreur de lecture selon laquelle « La Rochelle représenterait 33,5 % des expéditions françaises ». Ce pourcentage correspond en réalité au total cumulé de Bordeaux, La Rochelle et Le Havre.

L’héritage économique et social

L’impact ne se mesure pas seulement en nombre de déportés. Il se lit dans la démographie des Amériques – entre 1501 et 1830, quatre fois plus d’Africains que d’Européens ont traversé l’Atlantique -, dans la constitution des fortunes portuaires européennes, dans les structures agraires des Caraïbes et du Brésil, et dans la persistance d’inégalités et de hiérarchies raciales dont les sociétés contemporaines n’ont pas fini de traiter les effets.

La « Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition » du 23 août à travers le monde

Afrique de l’Ouest : les lieux de départ

Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition

Au Sénégal, l’île de Gorée accueille chaque 23 août des cérémonies devant la « porte du non-retour » de la Maison des esclaves. L’île a été inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1978, devenant l’un des tout premiers sites de la liste et le premier site africain.

Une précision nécessaire. Le chiffre de « 20 millions d’esclaves partis de Gorée », encore visible dans certaines documentations, est erroné : il correspondait à une estimation de l’ensemble de la traite depuis toute la côte africaine. Philip Curtin a avancé dès les années 1990 une fourchette de 900 à 1 500 personnes pour Gorée même, chiffre lui-même contesté par des historiens sénégalais qui documentent l’existence de captiveries sur l’île. Les estimations retenues aujourd’hui vont de quelques centaines à plusieurs dizaines de milliers. Cette controverse n’enlève rien à la fonction mémorielle du lieu, mais elle impose de distinguer valeur symbolique et comptabilité historique.

Au Bénin, Ouidah – berceau du programme de l’UNESCO – abrite la Route des esclaves et sa Porte du Non-Retour. En Gambie et au Ghana, l’île de Kunta Kinteh et les forts et châteaux de la Gold Coast, également inscrits au patrimoine mondial, structurent un tourisme mémoriel en développement.

Caraïbes et Amériques

Haïti, où la Journée est née, y voit une composante de son récit national fondateur, articulée aux commémorations du Bois-Caïman en août et de l’indépendance le 1ᵉʳ janvier. Au Brésil, le quai de Valongo à Rio de Janeiro, principal point d’arrivée documenté de captifs africains sur le continent américain, redécouvert lors de fouilles en 2011, a été inscrit au patrimoine mondial en 2017.

Aux Nations unies, à New York, « L’Arche du retour », mémorial permanent conçu par l’architecte américano-haïtien Rodney Leon et sélectionné parmi 310 propositions issues de 83 pays, a été inauguré le 25 mars 2015.

Europe

Au Royaume-Uni, les National Museums Liverpool et la communauté noire de Liverpool organisent des événements pour le Slavery Remembrance Day depuis 1999 ; le National Maritime Museum de Greenwich propose chaque 23 août conférences, visites et performances. En France, dès 2001, le Musée de l’impression sur étoffes de Mulhouse a marqué la Journée par un atelier consacré aux « indiennes de traite », ces cotonnades imprimées qui servaient de monnaie d’échange contre des captifs sur les côtes africaines aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.

Les journées à ne pas confondre

C’est l’une des principales sources d’erreur sur le sujet. Cinq journées internationales et deux journées nationales françaises portent sur des thèmes voisins.

Date Intitulé Institution Objet
25 mars Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclaves ONU (rés. 62/122, 2007) Hommage aux victimes ; date de l’Abolition of the Slave Trade Act britannique de 1807
30 juillet Journée mondiale de la dignité des victimes de la traite d’êtres humains ONU (2013) Traite contemporaine
23 août Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition UNESCO (rés. 29 C/40, 1997) Mémoire de la traite historique et de son abolition
31 août Journée internationale des personnes d’ascendance africaine ONU (2020) Droits et contributions des populations afrodescendantes
2 décembre Journée internationale pour l’abolition de l’esclavage ONU Formes contemporaines d’esclavage
10 mai (France) Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions France, depuis 2006 Adoption de la loi Taubira par le Sénat le 10 mai 2001
23 mai (France) Journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage colonial France, loi du 28 février 2017 Premières libérations effectives en Martinique en 1848 ; marche du 23 mai 1998

Défis et enjeux contemporains

L’esclavage n’a pas disparu

Les dernières Estimations mondiales de l’esclavage moderne, publiées en 2022 par l’Organisation internationale du Travail, Walk Free et l’Organisation internationale pour les migrations, dressent un tableau qui interdit de reléguer le sujet au passé.

Indicateur (année 2021) Valeur
Personnes en situation d’esclavage moderne 50 millions
dont travail forcé 28 millions
dont mariage forcé 22 millions
Évolution depuis 2016 + 10 millions
Part du travail forcé dans le secteur privé 86 %
Part du travail forcé située dans les pays à revenu élevé ou intermédiaire supérieur 52 %

Ce dernier chiffre mérite d’être souligné : l’esclavage moderne n’est pas un phénomène cantonné aux pays pauvres. Les travailleurs migrants y sont plus de trois fois plus exposés que les travailleurs adultes non migrants.

La Mauritanie, dernier pays au monde à avoir aboli officiellement l’esclavage — par une ordonnance de novembre 1981 —, ne l’a criminalisé qu’en 2007, avant d’adopter en 2015 une loi le qualifiant de crime contre l’humanité imprescriptible, assorti de peines de dix à vingt ans et de juridictions spécialisées. Les organisations internationales continuent de signaler un écart considérable entre ces textes et leur application.

La question des réparations

Le débat sur les réparations est devenu l’un des enjeux les plus vifs de la mémoire de la traite. La Déclaration de Durban de 2001 a reconnu la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité, sans ouvrir de mécanisme de réparation. La CARICOM, la Commission de l’Union africaine et plusieurs institutions académiques portent depuis des demandes structurées.

Le dossier haïtien en constitue le cas le plus documenté. Le 17 avril 1825, sous la menace d’une escadre française mouillant devant Port-au-Prince, le président Jean-Pierre Boyer accepte de verser 150 millions de francs-or aux anciens colons esclavagistes en échange de la reconnaissance de l’indépendance par Charles X. Contrainte d’emprunter pour honorer la première annuité, Haïti s’enferme dans une « double dette ». La somme est ramenée à 90 millions en 1838 et le dernier versement intervient en 1883. Le 17 avril 2025, à l’occasion du bicentenaire, la France a annoncé la création d’une commission mixte d’historiens français et haïtiens chargée d’examiner l’impact de cette indemnité et de formuler des recommandations.

Transmission et enseignement

L’enjeu pédagogique demeure central. L’histoire des traites, des esclavages et de leurs abolitions reste inégalement enseignée selon les pays, et souvent réduite à quelques heures de programme. Le programme de l’UNESCO travaille précisément à combler cet écart, en articulant recherche, publication — notamment l’Histoire générale de l’Afrique — et réseau de lieux de mémoire.

Mémoire et vérité historique

Dernier défi, plus discret mais décisif : la fiabilité du récit. Chiffres surévalués, confusions de dates, récits mémoriels érigés en faits établis — les approximations, même bien intentionnées, fragilisent la cause qu’elles prétendent servir. Elles offrent des prises faciles aux discours minimisateurs. Une mémoire solide s’appuie sur une histoire rigoureuse.

Comment participer à la Journée du 23 août

Institutions, musées et collectivités

  • Ouvrir les lieux de mémoire : visites guidées, gratuité exceptionnelle, parcours thématiques dans les collections permanentes.
  • Organiser conférences et tables rondes avec des historiens, en privilégiant les travaux récents plutôt que les récits établis.
  • Programmer des lectures publiques de textes d’archives, de témoignages et d’œuvres littéraires.
  • Mobiliser les jeunes publics : ateliers scolaires, projets interdisciplinaires, rencontres avec des chercheurs.

Écoles et établissements

  • Travailler sur des archives locales : registres d’armement, actes notariés, listes de propriétaires indemnisés en 1849.
  • Étudier les traces matérielles dans l’environnement immédiat : noms de rues, hôtels particuliers d’armateurs, blasons, collections textiles.
  • Participer aux dispositifs pédagogiques nationaux existants, comme le concours « La Flamme de l’égalité ».

À titre individuel

La France face à la mémoire de la traite et de l’esclavage

Un cadre juridique unique au monde

La loi n° 2001-434 du 21 mai 2001, dite loi Taubira, fait de la France le premier État à reconnaître la traite négrière transatlantique, la traite dans l’océan Indien et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Le texte vise explicitement les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes, à partir du XVᵉ siècle.

Son parcours mérite d’être rappelé avec précision, tant les dates y sont souvent confondues :

Date Étape
22 décembre 1998 Dépôt de la proposition de loi par Christiane Taubira, députée de Guyane
18 février 1999 Adoption à l’unanimité en première lecture à l’Assemblée nationale
10 mai 2001 Adoption définitive à l’unanimité par le Sénat en deuxième lecture
21 mai 2001 Promulgation de la loi
2006 Instauration du 10 mai comme journée nationale des mémoires

C’est bien l’adoption sénatoriale du 10 mai, et non la promulgation du 21 mai, qui a été retenue comme date commémorative, sur proposition du Comité pour la mémoire de l’esclavage présidé par Maryse Condé.

Un calendrier mémoriel à plusieurs dates

Date Territoire Objet
27 avril Mayotte Anniversaire du décret d’abolition de 1848
10 mai National (métropole) Mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions
22 mai Martinique Proclamation de l’émancipation en 1848
23 mai National Hommage aux victimes de l’esclavage colonial
27 mai Guadeloupe et Saint-Martin Proclamation de l’émancipation en 1848
10 juin Guyane Commémoration de l’abolition
9 octobre Saint-Barthélemy Commémoration de l’abolition
20 décembre La Réunion Proclamation de l’émancipation en 1848

Le 23 août ne figure pas parmi les commémorations officielles françaises. Il est néanmoins marqué par des institutions muséales, des associations et des collectivités, souvent dans les anciens ports négriers.

Les grandes dates de l’abolition en France

Date Événement
Mars 1685 Édit dit « Code noir »
4 février 1794 (16 pluviôse an II) Première abolition de l’esclavage par la Convention
20 mai 1802 Rétablissement de l’esclavage sous le Consulat
8 février 1815 Congrès de Vienne : condamnation internationale de la traite
29 mars 1815 Décret de Napoléon abolissant la traite (Cent-Jours, sans application)
8 janvier 1817 Ordonnance de Louis XVIII interdisant la traite
15 avril 1818, 25 avril 1827 Lois de renforcement successives
4 mars 1831 Loi sévère réprimant la traite, sous Louis-Philippe
27 avril 1848 Décret d’abolition définitive de l’esclavage, sous l’impulsion de Victor Schœlcher
30 avril 1849 Loi fixant l’indemnisation des anciens propriétaires

Le décret de 1848 libère environ 250 000 personnes dans les colonies françaises. Il s’accompagne d’une indemnisation, non des personnes affranchies, mais de leurs anciens propriétaires — un choix qui reste au cœur des débats mémoriels contemporains.

Institutions et lieux de mémoire

La Fondation pour la mémoire de l’esclavage, créée en 2019, a succédé au Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage. Le Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes, inauguré en 2012, et le Mémorial ACTe de Pointe-à-Pitre, ouvert en 2015, constituent les deux principaux équipements dédiés.

Le Mémorial national des victimes de l’esclavage, annoncé en 2018 et d’abord envisagé au jardin des Tuileries, sera finalement implanté dans les jardins du Trocadéro. Conçu par le paysagiste Michel Desvigne et l’architecte Philippe Prost, il prendra la forme d’un jardin mémoriel doté d’un « archipel des noms » gravant l’identité de plus de 200 000 personnes affranchies en 1848 en Guadeloupe, Guyane, Martinique, à La Réunion et à Saint-Martin.

Foire aux questions sur la Journée internationale du souvenir de la traite négrière

Pourquoi la Journée internationale du souvenir de la traite négrière est-elle célébrée le 23 août ?

La Journée internationale du souvenir de la traite négrière est célébrée le 23 août parce que c’est dans la nuit du 22 au 23 août 1791 qu’a débuté à Saint-Domingue, actuelle Haïti, l’insurrection des personnes réduites en esclavage. Ce soulèvement a joué un rôle déterminant dans l’abolition de la traite transatlantique et a conduit, treize ans plus tard, à l’indépendance d’Haïti. L’UNESCO a délibérément choisi une date de résistance plutôt qu’une date de décision européenne, afin de reconnaître les personnes asservies comme actrices de leur propre libération.

Qui a créé la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition ?

La Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition a été créée par l’UNESCO, et non par l’Assemblée générale des Nations unies. Elle résulte de la résolution 29 C/40 adoptée en 1997 par la Conférence générale de l’UNESCO lors de sa 29ᵉ session. La circulaire CL/3494 du 29 juillet 1998 a ensuite invité les ministres de la Culture des États membres à organiser les commémorations. La première a eu lieu en Haïti le 23 août 1998.

Combien d’Africains ont été déportés par la traite négrière transatlantique ?

La traite négrière transatlantique a déporté environ 12,5 millions d’Africains embarqués entre 1501 et 1866, dont environ 10,7 millions ont débarqué vivants aux Amériques, selon la base de données SlaveVoyages. Plus de 1,8 million de personnes sont mortes durant la traversée. Les chiffres de 15 à 20 millions encore fréquemment repris proviennent d’estimations antérieures aux travaux de recensement systématique des expéditions et ne correspondent pas à l’état actuel de la recherche.

Quelle est la différence entre le 23 août et le 25 mars ?

La différence entre le 23 août et le 25 mars tient à l’institution qui les a instaurés et à leur objet. Le 23 août est la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition, proclamée par l’UNESCO en 1997 en référence à l’insurrection de Saint-Domingue. Le 25 mars est la Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclaves, proclamée par l’Assemblée générale des Nations unies en 2007 et observée depuis 2008, en référence à l’adoption de l’Abolition of the Slave Trade Act britannique le 25 mars 1807. Les deux se complètent : l’une honore la résistance, l’autre les victimes.

Quel a été le rôle de la France dans la traite négrière ?

Le rôle de la France dans la traite négrière la place au troisième rang des nations négrières européennes, derrière le Portugal et la Grande-Bretagne. Environ 4 200 navires négriers ont été armés depuis la métropole et près de 1,4 million de captifs africains embarqués sous pavillon français entre le XVIᵉ et le XIXᵉ siècle. Nantes concentre à elle seule environ 41 % des expéditions françaises, suivie par Bordeaux, La Rochelle et Le Havre. La France est aussi le premier État à avoir reconnu, par la loi du 21 mai 2001, la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité.

L’esclavage existe-t-il encore aujourd’hui ?

L’esclavage existe encore aujourd’hui sous des formes contemporaines. Les Estimations mondiales de l’esclavage moderne publiées en 2022 par l’OIT, Walk Free et l’OIM recensent 50 millions de personnes concernées en 2021, dont 28 millions en situation de travail forcé et 22 millions de mariage forcé, soit dix millions de plus qu’en 2016. Ces situations existent dans la quasi-totalité des pays du monde : 52 % des cas de travail forcé sont recensés dans des pays à revenu élevé ou intermédiaire supérieur, et 86 % relèvent du secteur privé.


Le 23 août n’appelle ni cérémonie festive ni mot d’ordre confortable. Il propose autre chose : regarder en face un système qui a duré plus de trois siècles, qui a enrichi des ports encore prospères, qui a été codifié par le droit, justifié par la science de son temps, et qui n’a cédé que devant la détermination de celles et ceux qu’il prétendait posséder. Les insurgés de Saint-Domingue n’attendaient l’autorisation de personne. C’est peut-être là l’enseignement le plus exigeant de cette journée : la liberté n’a pas été accordée, elle a été prise — et sa mémoire, comme sa défense, demande la même exactitude que son histoire.

Sébastien LETT

A propos de l'auteur

Je m’appelle Sébastien LETT, entrepreneur web et e-commerce, fondateur de l'agence Alcaweb, de la société de vente en ligne Cookam, et je suis le créateur d’Ephéméride du jour, un site éditorial consacré aux dates, à l’histoire quotidienne, aux saints du jour, aux journées mondiales, aux événements marquants et aux anecdotes qui accompagnent chaque jour de l’année. À travers ce projet, j’ai souhaité créer un rendez-vous quotidien accessible, clair et vivant, pour permettre à chacun de découvrir ce qui s’est passé un jour précis : naissances célèbres, décès marquants, faits historiques, traditions, citations, records, curiosités et repères culturels. Passionné à la fois par le web et par l'histoire, mon objectif est simple : faire de chaque date une porte d’entrée vers l’histoire, la culture générale et la mémoire collective, en mêlant grands événements, petites histoires et anecdotes qui donnent du sens à chaque journée.